lundi 19 avril 2010

Saskia Sassen : La Globalisation, une sociologie (2009)

La globalisation. Une sociologie (2009) est un des derniers ouvrages publiés de Saskia Sassen (paru en 2007 en anglais). À l’appui de plus d’une vingtaine d’années de recherche sur les phénomènes de la globalisation, et d’un corpus de littérature sociologique conséquent, Sassen propose de réélaborer et de renouveler les cadres conceptuels de la sociologie pour l’adapter aux nouvelles conditions apportées par la globalisation. Ainsi, chacun de ces arguments est apporté à l’intérieur d’un large champ de recherche (voir l’étendue de sa bibliographie), lui permettant à la fois de situer son propos et d’ancrer sa modélisation à partir d’un terrain théorique. Les nouvelles conditions de la globalisation concernent en particulier la définition du rôle des États nationaux et la progressive dénationalisation de ses éléments constitutifs, l’émergence de nouveaux sites stratégiques et la déstabilisation des catégories traditionnelles d’analyse des sociétés, comme les échelles de grandeur, la notion d’espace, la ville, les classes sociales, l’acteur ou l’action politique. L’étude de la globalisation appelle à un examen approfondi de ses concepts et de ses modèles et à une évaluation fine de ce qui relève des phénomènes anciens et des transformations réelles afin d’identifier les caractéristiques propres à la globalisation. C’est un véritable travail de minutie et de compréhension de ce que Sassen appelle « l’histoire en train de se faire » (p. 223).

Dans l’imaginaire commun, la globalisation est un système d’interdépendance entre plusieurs localités, la constitution d’institutions globales dans le domaine économique, juridique et des relations internationales. Les craintes que l’on peut observer dans les discours sont l’effacement du national au profit d’un hyper-libéralisme, conduisant à une perte de contrôle généralisé, à des délocalisations massives, à la privatisation et à la précarité des petites entreprises à échelle locale. Le rôle de l’État dans la globalisation est souvent réduit à son adaptabilité à prendre part à l’économie globale, victime et impuissante face à la puissance d’une super-sphère mondiale. Dans la littérature savante, on oscille entre savoir si la globalisation est réellement un phénomène nouveau ou conclure par une adaptabilité des États aux nouvelles nécessités, sans pour autant problématiser la place nouvelle de l’État et du national dans la dynamique globale. Pour Sassen, la globalisation est, sous plusieurs aspects, un phénomène inédit, pleinement investi par le local (l’État nation, le territoire, les acteurs locaux) sans lequel elle ne pourrait être pensée. C’est pourquoi les sciences sociales doivent dès à présent s’atteler à la saisir.

Sassen distingue cinq domaines privilégiés d’études de la globalisation. Dans un premier temps, elle balise le premier terrain critique de la globalisation, c’est-à-dire l’économie globale, les réseaux numérisés privés et réservés, et les grands mouvements financiers qui transitent par ce moyen. Ensuite, elle se consacre à la « ville globale » comme site stratégique de la globalisation. Auteure de cette formulation, Sassen avait déjà publié des ouvrages largement diffusés dans le milieu académique sur ce sujet (cf. The Global City: New York, London, Tokyo, 1991 et Cities in a World Economy, 1994). Le troisième axe d’analyse porte sur les migrations internationales et des réseaux de travailleurs légaux et illégaux (cf. Guests and Aliens, 2000). Dans un quatrième temps, Sassen identifie trois principales classes globales, et enfin, elle termine par l’explication des nouveaux modes d’action politique et de la tension qu’ils exercent à la frontière entre le local et le global.

L’ensemble de ces terrains se rejoignent sur quelques éléments fondamentaux, à savoir le caractère endogène et local de la dynamique globale d’une part et la dénationalisation de ce qui a été, continue à être et à être représenté comme national d’autre part. Ces deux éléments participent d’un réarbitrage des échelles de mesure, désintégrant les relations d’équivalence entre le local/global et le proche/lointain, ou encore l’ordre vertical de grandeur allant du local au régional, au national, puis à l’international. Sassen introduit l’idée de simultanéité des échelles multiples et insiste sur la nécessité de reconceptualiser le national.
Dans la globalisation, l’État, en l’occurrence, ne peut plus être défini comme étant une « organisation exerçant un pouvoir politique et imposant la coopération au sein d’un territoire limité » (p. 55). L’État est un acteur essentiel et constituant de la globalisation et de ses réseaux interfrontaliers, un « site stratégique » occupant un rôle clé dans l’implantation du global sur le territoire national. Il doit négocier les conditions favorables à la réalisation de l’économie globale, dont les standards, il faut préciser, sont majoritairement « occidentaux » et élaborés dans la région nord-atlantique. L’État national incorpore ainsi le global et fournit le terrain des négociations particulières entre les acteurs globaux. Ce type d’investissement étatique à des activités interfrontalières n’est pas nouveau, puisqu’il s’observe abondamment dans la période coloniale. Ce qui diffère toutefois des comptoirs coloniaux et des villes-monde de l’impérialisme, c’est l’éclosion d’espaces que Sassen appelle les « villes globales », et qui sont les principaux centres d’activité, d’organisation et de production de la dynamique globale à échelle locale. Pour Sassen, la spécificité des villes globales : « c’est la coexistence de réseaux multiples et leur intensité, leur complexité et leur portée globale (…) une grande partie de ce que nous vivons et représentons au niveau local se révèle être un micro-événement à portée globale » (pp. 203-204). C’est pourquoi la ville globale est un laboratoire privilégié d’observation des phénomènes globaux. Elle est au cœur des transformations et brasse en son sein une grande multiplicité d’acteurs, allant des élites transnationales aux populations marginalisées, centre du pouvoir économique et des flux financiers, creuset de la diversité culturelle, des inégalités, des revendications, et principale hôte des vagues migratoires. Elle présente une nouvelle géographie de la centralité et de la marginalité. Elle accumule les pouvoirs économiques et occasionne notamment le déclin des anciennes villes industrielles et réorganise ainsi les territoires nationaux. Les inégalités y sont démesurées, entre les bénéfices atteints dans les emplois hautement qualifiés et la précarité critique des professions subalternes, les entreprises à superprofits et la survie délicate des entreprises à moindre profit. Les moyens informels de survivance adoptés par celles-ci participent à la réorganisation des pratiques de consommations et des mœurs socio-économiques.

La globalisation engendre ainsi des classes sociales globales, économiquement et fonctionnellement différenciées. Sassen insiste sur le fait que ces classes sont également implantées dans le contexte national, mais étant donné leur spécificité globale, elles sont partiellement dénationalisées. La « classe moyenne » classique, par exemple, est peu concernée par l’activité globale et reste une catégorie proprement nationale. Les classes globales sont en premier lieu, celle des dirigeants et experts économiques transnationaux, rassemblés sous le terme d’« élites transnationales ». Cette classe opère dans et sur l’infrastructure de l’économie d’entreprise globalisée, une infrastructure physique (aéroport, hôtel, bureau etc.) et légale (visa) disponibles, et devant être disponibles, dans n’importe quel lieu de son activité. Elle se situe ainsi dans une position intermédiaire entre le national et le global. En deuxième lieu, il y a la classe des réseaux transnationaux de responsables gouvernementaux, (juges, fonctionnaires de l’immigration, responsables de la police etc.). Ce sont les principaux acteurs de régulation des standards et de compatibilités internationaux. La dernière classe est celle des travailleurs désavantagés ou pauvres et d’activistes (réseaux diasporiques, immigrants transnationaux, …). Bien que contraints à l’immobilité, ils sont, pour Sassen, un terrain privilégié d’observation des nouvelles formes d’engagement politique et civique globales. Chacune de ces classes est fortement localisée et maintient une tension entre le local et le global, le national et la dénationalisation de ses activités. Cette classification amène Sassen à penser que c’est en haut et en bas de l’échelle sociale que l’État a « desserré son emprise sur la formation de l’expérience de l’appartenance et de l’identité » (p. 180).

Les conditions de l’immigration reproduisent la composition des emplois à bas salaire et les représentations légitimées de cette dévalorisation. Cette informalité et cette flexibilité configurent aussi des pratiques et des comportements sociaux spécifiques aux villes globales. Sassen se demande quels sont les facteurs décisifs qui poussent ces travailleurs défavorisés de la globalisation à l’émigration. À quel moment la pauvreté devient-elle une raison suffisante pour l’émigration ? Le postcolonialisme fournit une explication importante de la nature de la composition des immigrés dans les villes. C’est pourquoi il est important de s’intéresser aux conséquences du colonialisme à l’intérieur-même des pays d’émigration. Le démantèlement des organisations internes des sociétés colonisées (cf. Abdelmalek Sayad) et l’occidentalisation de leur système politique, social (éducation) et économique a causé un lien d’interdépendance considérable entre les pays (cf. Stuart Hall). L’hégémonie du système des études supérieures occidental ou encore la présence de grandes entreprises étrangères dans les pays d’émigration explique aussi la destination choisie par les émigrants, créant aussi des liens d’interdépendance économique. Il existe surtout des réseaux légaux et illégaux de recrutement et d’exportation organisée de travailleurs entre les différents pays dont la globalisation a accentué l’ampleur. La dissociation en termes de pays exportateurs ou importateurs de main d’œuvre organise durablement les rapports de pouvoir et de domination dans leurs régions d’influence. Sassen décrit la situation et les conditions spécifiques de ces recrutements en donnant des exemples concrets du trafic de personnes et de leur exploitation légale (recrutement d’infirmières philippines pour les Etats-Unis ; recrutement de femmes philippines pour des agences matrimoniales japonaises ou pour l’industrie du « divertissement », c’est-à-dire du sexe et de la prostitution) et illégale (trafic de femmes pour le commerce du sexe).

Sassen introduit une analyse genrée du phénomène de la globalisation. Elle insiste sur la place différenciée des femmes immigrantes et la différenciation genrée du travail et de la culture du travail dans les villes globales. Si l’on considère la place originelle de ces femmes dans leur pays de provenance, l’accès à des emplois rémunérés et à l’espace public, leur contrôle sur le budget du ménage et leur recours aux services publics ont des effets importants sur leurs rapports aux hommes et sur leur prise d’autonomie. La ville globale est donc aussi un espace où se forment des activismes communautaires spécifiquement féminins et une visibilité accrue des femmes de l’immigration (pp. 126-128).

L’immigration, notamment postcoloniale, donne aussi la possibilité d’une ouverture économique, politique et culturelle transnationale. C’est ainsi que les cultures mondiales se déterritorialisent et se reterritorialisent et composent les figures constamment renouvelées de l’altérité. En effet, les migrations internationales problématisent aussi l’idée de culture majoritaire et minoritaire tant la variable « ethnique » est omniprésente dans la culture urbaine. Cette altérité met en évidence les rapports de pouvoir qui la constitue et confirme la pertinence des études postcoloniales à l’intérieur d’une sociologie de la globalisation. Cette effervescence culturelle trouble les notions d’identité et d’appartenance nationale, et permet aussi l’apparition de nouvelles formes politiques, de revendication et de résistance au delà de la culture et de l’identité, dénationalisées. La construction d’un « imaginaire global » est aussi la possibilité pour les « désavantagés » de prendre part à la politique globale et de devenir des « acteurs globaux ». Le medium privilégié de cette action politique est la généralisation de l’accès à l’internet. En effet, mis à part les villes globales et les territoires nationaux, un autre espace-clé de la mondialisation est l’espace numérisé. Il existe deux sortes de réseaux : les réseaux privés et réservés de la finance globale qui apporte des problématiques nouvelles à l’autorité étatique et à sa déviation ; et les réseaux publics accessibles à tout un chacun. Ces nouvelles techniques d’information et de communication permettent aux organisations, aux collectivités et aux individus informels et/ou démunis, invisibles à l’intérieur d’un État national, de trouver une voix dans la nouvelle infrastructure de la « société civile globale » et d’entrer en confrontation avec des acteurs globaux légitimes et institués tels que l’OMC, le FMI et les entreprises multinationales. Cette nouvelle plateforme d’expression civique crée une forme d’interaction à échelles multiples, bouleverse la hiérarchie verticale classique du politique et participe d’une nouvelle « géographie économique de la centralité » (la ville globale) qui « court-circuite les frontières nationales, et de plus en plus, l’opposition Nord-Sud » (p. 203). Tout au long de ce dernier chapitre, Sassen ouvre ainsi des voies pour une recherche approfondie sur l’émergence de nouvelles formes d’action politique rendues possibles par la globalisation.

Commentaires critiques

Pour décrire l’étude de la globalisation, Sassen emploie l’image d’un « animal qui rôde » (p. 223), comme une présence que l’on ne parvient pas à saisir tout à fait. La globalisation est à la fois palpable, matérialisée, visible, et incommensurable. Il y a de la démesure dans la nature de cet objet d’étude que Sassen parvient pourtant à synthétiser avec brio. L’ensemble de l’ouvrage démontre le labeur de l’analyse sociologique et du réexamen constant de ses catégories d’analyse. La globalisation est un domaine d’étude difficile par sa nouveauté et par son actualité. En cela, elle est un objet sociologique par excellence.

Après l’introduction, Sassen prend le risque de commencer par un chapitre ardu sur l’État et l’économie globale, qui a la forte propension à perdre un lecteur peu accoutumé au domaine économique. Pourtant, dans la suite de son analyse, Sassen est d’une étonnante clarté. Chaque chapitre complète, éclaire et complexifie le précédent et témoigne d’une grande maîtrise du sujet. Il y a un fil conducteur qui relie et centre la lecture par un retour répété aux thèses centrales de son étude.

Un aspect notable et intéressant de son analyse est l’intérêt récurrent porté à la condition différenciée des femmes dans le processus migratoire et dans leur rôle social, à l’intérieur des classes défavorisées et du système global. Sassen ne fait pas de parallèle avec une condition spécifique des hommes, ce qui m’amène à supposer qu’elle prend pour acquis que l’histoire générale, non différenciée, est en grande partie une histoire androcentrique. Bien qu’il y ait indubitablement une spécificité toute masculine des conditions sociales de la migration et des classes défavorisées, c’est sur la condition des femmes que Sassen a décidé de consacrer plusieurs paragraphes, sans justifier plus en détail les raisons de cette mise en relief. Sassen s’appuyant constamment sur le corpus sociologique disponible, on pourrait également supposer que la condition spécifique des femmes a fait l’objet de nombreuses recherches que Sassen restitue ainsi dans sa propre modélisation. Quoi qu’il en soit, la fréquence des chapitres consacrés à l’histoire des femmes et à leurs conditions spécifiques dans de nombreux ouvrages académiques permet d’intégrer peu à peu ce point de vue oublié des récits savants dans l’imaginaire des chercheurs et de leurs publics.

La critique que j’apporterai à ce livre concerne le chapitre sur les acteurs locaux dans la politique globale (chapitre 6). La lecture que propose Sassen des nouvelles formes et des nouvelles possibilités de l’action politique des acteurs locaux, et donc aussi des acteurs généralement défavorisés et invisibles dans les structures traditionnelles de l’État-nation, me semble, de prime abord, idéaliste. Sassen se base principalement sur le medium de l’internet, comme tremplin de participation aux luttes globales. À l’échelle globale, en effet, cette possibilité s’est sans doute affirmée et confirmée mainte fois dans les réseaux d’activistes et dans des luttes spécifiques telles que l’altermondialisme, l’écologie, le droit d’asile, la protection des enfants, les rebellions régionales ou internationales etc.. Ses arguments semblent vraisemblables, justifiés à une certaine échelle, mais il manque peut-être un point de vue critique sur ces formes de pouvoir local globalisées. À propos des Kurdes et de leur soudaine reconnaissance comme « diaspora » distincte des Turcs, Sassen écrit :

« Pour moi, ce phénomène indique la possibilité d’un nouveau type de politique centré sur un nouveau type d’acteurs politiques. Ce n’est pas simplement une question d’avoir ou de ne pas avoir du pouvoir. Il existe désormais de nouvelles bases, hybrides, à partir desquelles agir. (…) Tout en étant privés de pouvoir, ces individus et ces groupes acquièrent une présence sur une scène politique et civique plus vaste » (p. 209)

Le contexte est relativement clair. Les activités politiques, les mouvements protestataires, les espaces de visibilité sont situés dans les villes. La lutte pour la reconnaissance est manifeste et s’observe dans la durée. Mais Sassen emploie néanmoins l’échelle de l’individu, qui est à dissocier de l’acteur ou du sujet politique qui suggèrent une collectivité ou une forme idéaltypique de l’individu. Ainsi, on peut se demander comment des individus défavorisés des pays du Sud global peuvent concrètement atteindre une visibilité, se faire entendre et devenir des acteurs. Comment cela se mesure, s’apprécie dans le processus de « l’action en train de se faire » ? Sans compter le facteur matériel et notamment la faible connectivité de l’internet dans le Sud global, comme mentionnée par Sassen (p. 211), comment un analphabète (les villes n’en sont pas exemptes) peut-il se servir d’un ordinateur et accéder à internet ? Par quel processus un individu lambda parvient-il à devenir un acteur global ? Qu’en est-il de la barrière de la langue ? Quels sont les obstacles rencontrés ? Quels sont les rouages de la reconnaissance et des luttes de pouvoir et de resignification dans la globalisation ?

L’ouvrage est la présentation analytique d’un programme de recherche déjà avancé. On regrettera de ne pas voir davantage d’illustrations empiriques de ses recherches que l’on retrouvera peut-être dans ses essais plus thématisés sur le sujet.